L'Association des Enfants de Bullenhuser Damm
Günther Schwarberg à la commémoration en 2007. © Silke Goes

PUBLICATION

Ils ne voulaient pas mourir: Les enfants martyrs du Bullenhuser Damm (titre original: Der SS-Arzt und die Kinder vom Bullenhuser Damm)

Günther Schwarberg, 1988
Steidl-Verlag, Göttingen
ISBN 3-88243-095-8
(traduit en six langues)



Les services rendus par Günther Schwarberg lui ont valu reconnaissance en 2013 quand une rue du quartier Schnelsen-Burgwedel de Hambourg a été nommée d’après lui. © Barbara Hüsing

Le journaliste Günther Schwarberg

Günther Schwarberg est né en 1926, il a grandi à Bremen-Vegesack.
Son père, enseignant, était très critique du régime Nazi, un point de vue que Günther a adopté déjà tôt. Il a décrit son enfance et ses jeunes années comme « sans joie ». Sa vie a été déterminée par les terribles expériences vécues sous le régime national-socialiste et durant la guerre. C'est ainsi que Günther Schwarberg, parti en guerre en tant que soldat à l'âge de 18 ans, a décrit le 8 mai 1945 comme étant le plus beau jour de sa vie. Il est devenu journaliste à partir de l'automne 1945, d'abord à Brême au journal Weser-Kurier et au Bremer Nachrichten, puis, entre autre, dans un service de presse, au Bild Am Sonntag, au magazine Constanze, et enfin au magazine Stern pendant plus de 20 ans. Il est resté actif en tant qu'auteur et journaliste jusqu'à sa mort, le 3 décembre 2008. Son travail le plus important a été l'histoire des « Enfants de Bullenhuser Damm », parue d’abord comme série d'articles dans le Stern, puis plus tard publiée dans un livre. Il a retrouvé, avec sa femme, l'avocate Barbara Hüsing, des parents des enfants assassinés. Avec eux, ils ont fondé l'association « Enfants de Bullenhuser Damm » en 1979. C'est grâce à cela que le lieu du crime, l'école de Bullenhuser Damm, a été reconnu en tant que mémorial et que la roseraie en la mémoire des victimes assassinées a pu être plantée.
Günther Schwarberg a longtemps été président de l'association « Enfants de Bullenhuser Damm ». Barbara Hüsing et lui ont tenu de nombreux discours sur le destin des enfants.
Ils ont crée une grande exposition itinérante sur le sujet et ont organisé en 1986 un tribunal international présidé par l'ancien juge constitutionnel allemand Martin Hirsch. Le tribunal voulait mettre en question l'échec de la justice allemande dans le traitement des crimes nazis, en prenant le meurtre des enfants comme exemple. Günther Schwarberg et Barbara Hüsing ont reçu la médaille Anne Frank en 1987 pour leur travail. Le dernier livre de Günther Schwarberg, « Je n'oublierai jamais » (titre original : « Das vergess ich nie ») paru en 2007, est un recueil de mémoires de sa vie en tant que journaliste.

LIVRES PAR GÜNTHER SCHWARBERG

  • Der Juwelier von Majdanek
    Gruner und Jahr, Hamburg 1981
  • Angriffsziel Cap Arcona
    Gruner und Jahr, Hamburg 1983
  • Der letzte Tag von Oradour (mit Lea Rosh)
    Steidl Verlag, Göttingen 1988
  • Die letzte Fahrt der Exodus
    Göttingen 1988
  • Der SS-Arzt und die Kinder vom Bullenhuser Damm
    Göttingen 1988
  • Das Getto (Bildband Warschauer Ghetto)
    Göttingen 1989
  • Die Mörderwaschmaschine
    Steidl Verlag, Göttingen 1990
  • Der letzte Tag von Oradour
    Göttingen 1992
  • Meine zwanzig Kinder
    Göttingen 1996
  • Es war einmal ein Zauberberg. Eine Reportage aus der Welt des deutschen Zauberers Thomas Mann
    Rasch und Röhring, Hamburg 1996
  • Sommertage bei Bertolt Brecht. Tagebuchskizzen unter dem dänischen Strohdach
    Rasch und Röhring, Hamburg 1997
  • Bremer Geschichten
    Donat Verlag, Bremen 1999
  • Im Ghetto von Warschau. Heinrich Jösts Fotografien
    Steidl Verlag, Göttingen 2001
  • Dein ist mein ganzes Herz. The story von Fritz Löhner-Beda, der die schönsten Lieder der Welt schrieb, und warum Hitler ihn ermorden ließ
    Steidl Verlag, Göttingen 2002
  • Das vergess ich nie. Erinnerungen aus einem Reporterleben
    Steidl Verlag, Göttingen 2007

“Cours, Shifra, cours!”, de Günther Schwarberg

(publié en 2005 dans: Ossietsky Zweiwochenschrift für Politik, Kultur, Wirtschaft)

Il y a maintenant 27 ans que ma femme Barbara Hüsing et moi même sommes entrés pour la première fois dans le sous-sol de l'école de Bullenhuser Damm, à Hambourg. Alors que nous ressortions, une petite dame âgée prit Barbara par le bras et lui dit :  « Il ne sert à rien de pleurer. Il faut se battre. » Nous n'avons jamais oublié cette leçon. La dame âgée en question, Ille Wendt, une résistante, est à présent morte depuis longtemps.

Dans ce sous-sol, vingt enfants juifs ont été pendus. Ils venaient d'Auschwitz et avaient entre cinq et douze ans. Dix filles et dix garçons. Dans le camp de concentration de Neuengamme, près de Hambourg, le docteur SS Kurt Heißmeyer effectua des expériences médicales sur les enfants. Il leur inocula des bacilles de la tuberculose sous la peau, puis procéda à l’ablation de leurs ganglions lymphatiques pour vérifier si des anticorps contre la maladie s’y étaient constitués. Tout ceci se passa durant les tous derniers moments de la guerre. Afin de se débarrasser des preuves vivantes de ses crimes, Heißmeyer fit pendre les enfants le 20 avril 1954, avant d'incinérer les corps.

Dans cette même école, des élèves reprirent les cours après 1945, mais ils ne surent rien du meurtre qui avait eu lieu au sous-sol. Cet infanticide était apparemment oublié. Seuls quelques anciens résistants se rassemblaient chaque année au sous-sol de l'école. Chaque année, ils étaient de moins en moins nombreux.

Ella Kozlowsi, la cousine de Riwka Herszberg, avec Günther Schwarberg devant l'allée Riwka-Herszberg.

Je me suis demandé : pourquoi es-tu journaliste, si tu ne documentes pas cette histoire aussi précisément que possible ? Peut-être y a-t-il encore quelque part dans le monde des parents, des frères et sœurs qui ne savent pas ce qui est arrivé à leurs enfants et qui les cherchent encore.

Depuis, nous sommes ceux qui recherchent. J'ai trouvé une liste écrite en secret par un prisonnier danois, contenant leurs noms, leurs âges et leurs pays d'origine. J'ai trouvé des photos des expériences, prises par un SS. Mais je ne savais pas quel nom associer à chaque photo. Je fis faire des affiches en plusieurs langues avec les photos et les noms. Les affiches furent envoyées dans les pays d'origines des enfants et en Israel. A Tel Aviv, Ella Kozlowski, employée au ministère public, ouvrit le paquet contenant les affiches et s'exclama : « Mais c'est ma cousine ! » Elle m'écrivit, fit le voyage jusqu'à Hambourg et me raconta son histoire, qui l'a menée de Berlin à Varsovie, Auschwitz, Brème, jusqu'en Israel. Elle me raconta aussi l’histoire de sa cousine de six ans, Riwka Herszberg qui habitait à Zdunska Wola en Pologne. Son père Mosche Jakob Herszberg y avait une petite fabrique de textile. Il fut tué à Auschwitz. Sa mère, Mania, survécut au camp de concentration et émigra aux USA, où elle se remaria. Quand Ella Kozlowski lui écrivit pour lui apprendre où et comment son enfant Riwka avait été tuée, elle venait de subir un grave accident vasculaire cérébral.

Elle ne pouvait plus reconnaître sa fille sur la photo. Elle mourut peu de temps après. Ella est revenue à Hambourg, encore et encore, tant qu'elle pouvait encore voir ; elle est devenue notre amie. Une fois, elle amena avec elle une amie de Brême, Henny Brunken, qui lui avait toujours fait passer du pain et des vivres, quand les prisonniers devaient débarrasser les rues des gravats après une attaque aérienne.

C'est à Hambourg que Felicja Zylberberg vit dans le magazine Stern la photo de sa petite nièce, la fille du cordonnier Nison Zylberberg qui venait de Zawichost, au bord de la Vistule. Quand les troupes allemandes envahirent la Pologne, Felicja, alors enceinte, et son mari prirent la fuite en zone occupée par les soviétiques. Ils voulaient revenir chercher Ruchla avec sa sœur Esther et leur mère Fajga dès que possible.

Ruchla Zylberberg

Mais le jour même où ils reçurent la permission en 1941, les allemands envahirent l'Union Soviétique. Les Zylberbergs furent transportés loin à l'Est, en Ouzbékistan. IL n'y avait presque rien à manger ; Maxim, le jeune fils de Felicja, mourut de famine durant le voyage. Après la guerre, les Zylberbergs retournèrent en Pologne. Fajga et ses deux enfants avaient été déportés à Auschwitz. Il y avait encore beaucoup d'antisémitisme en Pologne, et ils ne purent rester très longtemps. Felicja et son mari déménagèrent à Hamburg, Nison à New York. C'est là bas qu'il apprit ce qui était arrivé à Ruchla, quarante ans après sa mort. Il revint à Hambourg, resta longtemps silencieux, debout face à l'endroit où son enfant avait été tuée, silencieux. Il est mort il y a trois ans.

La chance nous sourit. En 1983, une amie hambourgeoise de notre voisine nous raconta  qu’elle et son fils Georg avaient été déportés à Auschwitz avec un jeune garçon italien appelé Sergio de Simone. Georg et Sergio avaient joué ensemble là bas. Sergio faisait partie des enfants sur notre liste.

Nous avons finalement trouvé la mère de Sergio à Naples. Nous l'avons accueilli avec un bouquet de fleurs le 19 avril 1984 à la gare de Hambourg. Une vieille dame fragile est descendue du wagon-lit. Connaissez-vous cette dame , lui ai-je demandé en désignant la mère de Georg ? Elle la dévisagea, non.

Les deux vieilles dames remontèrent les manches de leurs robes et se montrèrent leurs numéros d'Auschwitz tatoués sur le bras. La mère de Georg avait le numéro 765 515, la mère de Sergio le numéro 765 516. Le 20 avril 1985, Gizella de Simone se tint devant le lieu du meurtre de son fils, accompagnée de nombreux amis allemands et italiens. Quand elle reprit le train pour Naples, elle nous dit : « je ne veux pas croire qu'il est mort. Je veux vivre très vieille, pour qu'il ait une mère quand il reviendra. » Nous étions tous très triste quand elle est décédée en 1988.

Sergio De Simone avec ses cousines Tatjana et Alessandra, au sixième anniversaire de Sergio, 29/11/1943. Les deux jeunes filles furent déportés à Auschwitz avec Sergio.

Mais à présent viennent les deux cousines de Sergio, Andra et Tatiana, qui après Auschwitz, ne voulaient plus jamais parler à des allemands, lire des journaux allemands, ni utiliser de machines allemandes. L'année dernière, alors qu'elles étaient ici, Andra a dit à Barbara et moi : « Nous vous aimons beaucoup. » Nous trouvons toujours plus de membres des familles, toujours plus d'histoires incroyables. L'histoire de Shifra Mor, par exemple. Elle lut l'article sur les enfants de Bullenhuser Damm dans le journal israélien Ma'ariv et y découvrit le nom de sa sœur Bluma Mekler. Elle se rendit à Hambourg en 1998 et nous raconta : leurs parents tenaient un magasin en face de la mairie de Sandomierz, une ville de province dans le sud de la Pologne. Leur famille était très pieuse. Tellement pieuse que la grand-mère Esther Chaja, née Adler, refusa d'émigrer en Argentine, de peur de ne pas y trouver de nourriture casher. La famille Mekler resta donc en Pologne. Seul un oncle de Shifra émigra et survécu à la Shoah en Argentine.

Shifra Mor dans la roseraie du mémorial, 2009. © Silke Goes

En Octobre 1942, quand elle avait cinq ans et sa sœur Bluma huit, il y eut une razzia à Sandomierz. Sa mère cria : « Cours, Shifra, cours! » Elle courut et ne revit jamais sa famille. Une voisine polonaise la cacha dans un trou creusé dans la grange. L'enfant resta deux ans et demi cachée dans la froide clandestinité. Après la libération, un officier juif soviétique s'occupa d'elle comme de sa propre fille. Elle pesait huit kilos. Il voulait la ramener avec lui à Moscou et l'adopter, mais il n'en eu pas l'autorisation. Alors il l'amena dans un orphelinat juif à Lublin. De là, elle arriva au kibboutz Mischmar Ha'emek, en Israel. Une allemande juive, Hanna Wolf, s'occupa d'elle comme une mère. Elle reçut le nom hébraïque Mor, qui veut dire myrrhe.

À Hambourg, c'est à peine si elle arriva à descendre au sous-sol. « Je croyais être une personne forte, que la vie m'avait durci. Mais alors que je me tenais dans ce sous-sol, j'ai senti une partie de moi s’effondrer. L'émotion était si forte que je tremblais de tout mon corps. » Le lendemain, elle fut invitée par un jardin d'enfants de la Croix Rouge qui avait été nommé d’après sa sœur. Ce fut une expérience incroyable pour elle, les enfants lui posèrent des questions sur sa vie et sur sa sœur, ils lui chantèrent des chants hébreux, et lui offrirent même des dessins. « Je me suis dit que des enfants qui posent de telles questions sont la génération qui empêchera l'homme de commettre des atrocités comme la Shoah dans le futur. »

Il ne se passe maintenant presque pas une seule année sans qu'elle vienne nous voir à Hambourg.

Ans van Staveren

Mais un parent n'est encore jamais venu ici : Ans van Staveren, d'Utrecht. Elle est la tante des frères Eduar er Alexandre Hornemann d'Eindhoven, qui furent déportés à Auschwitz avec leurs parents, et dont aucun n'est revenu. Ans s'était cachée dans un village, dans une porcherie, et plus tard dans un couvent. Quand nous lui avons apprit que ses deux neveux avaient été pendus à Hambourg et que nous lui avons proposé de venir au mémorial, elle a refusé. « Je n'irai pas dans un pays où l'assassin de mes neveux n'est pas puni pour ses crimes. »

Le SS-Obersturmführer Arnold Strippel, en charge du commando d'assassinat à Bullenhuser Damm, n'a en effet jamais été traduit en justice pour ses crimes. Le tribunal de Hambourg a trouvé mille excuses à ce sujet. Pour justifier le fait que le meurtre n'ait jamais été qualifié de « cruel », on trouve la terrible phrase : « Mis à part avoir été privé de leurs vies, les enfants n'ont subit aucun mal supplémentaire. »

Nous avons compris la décision d'Ans. Nous lui rendons visite chaque année pour son anniversaire. Elle est devenue notre « Tante Ans ». Nous sommes de nouveau invités chez elle le 25 juillet, avec beaucoup d'autres personnes. Tante Ans aura alors cent ans.